Superstudio parodie la ville moderne

L’agence d’architecture florentine Superstudio imagine en 1969 une série de photomontages représentant la ville du futur dessinée par les idéaux modernes de l’époque. Le résultat, optimal en matière technique, est aussi aliénant, insensible et grotesque d’absurdité. Par cette parodie, Superstudio attaque la course à la modernité qui détruit la poésie des villes.

« Un modèle architectural pour une urbanisation totale »

En 1969, Superstudio produit une série de photomontages d’un projet urbain fictif : Le mouvement continu, un modèle architectural pour une urbanisation totale.

Le mouvement continu est celui d’une immense grille isotrope en verre épurée, stricte et réfléchissante. Cette grille est formée d’une infinité de cellules cubiques identiques qui permettent de loger toute la population de la métropole et les activités humaines.

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Les enjeux de la ville des années 1960
En 1969, la politique de la ville doit faire face à l’augmentation de la vitesse spatiale avec les transports en commun, temporelle avec l’explosion des actes de consommation et à l’augmentation de la mobilité de la population. L’architecture se doit d’être une architecture de raison qui réussirait à répondre à ces problèmes, dans l’immédiateté, une architecture qui se placerait au-dessus de l’histoire et des hommes.

Avec ce mouvement continu, l’architecture semble avoir triomphé sur la nature : un unique trait de crayon grillage l’espace et le temps, permet d’évacuer tout problème logistique en stockant la vie humaine dans des compartiments fonctionnels et intelligemment conçus, sans superflu.

L’architecture moderne ajoute sa pierre au patrimoine historique dans un mouvement continu

Une contre-utopie parodique et provocante de la ville moderne

Le projet du monument continu est imaginé à l’occasion de l’exposition Superarchitectura dont l’objectif est la critique parodique du règne de l’architecture moderne et de l’euphorie de la planification urbaine mégalomane.

La super-architecture est l’architecture de la superproduction, de la super-consommation, de la super-incitation, du supermarché, superman, et super-gazoline.

Par une redoutable démonstration, Superstudio tue dans l’œuf l’architecture moderne et révèle son absurdité par le respect scrupuleux de son cadre et de sa quête de raison.

L’idée géniale de Superstudio est d’utiliser les ressorts utopiques en vogue (consommation facilitée, logements pour tous) de façon mécanique et d’observer le résultat : une société dystopique dans laquelle la sensibilité et l’humanité n’ont plus leur place.

Dans son unité d’habitation, la femme ménagère a tout ce qui lui est nécessaire pour tenir aisément son logis

La dystopie dépeinte par Superstudio est exceptionnelle par sa grande clairvoyance à propos de l’avenir de la ville moderne. A partir des années 1960, les nouveaux quartiers et les villes nouvelles doivent s’enorgueillir de résoudre les problèmes sociaux contemporains par un unique geste architecturale d’une grande technicité ( voir l’article sur l’évolution du quartier Montparnasse, des années 1960 à aujourd’hui https://troisiemelieu.org/reamenagement-de-montparnasse/ ). Observons la perspective désastreuse du futur de la Piazza Navona imaginé par Superstudio et comparons-la à la place Georges Pompidou à Saint-Quentin-en-Yvelines, ville nouvelle des années 1960 concentrant tous les idéaux modernes.

Un plaidoyer pour une architecture imprévisible

Dans leur manifeste, les membres de Superstudio affirment que seules l’ambiguïté et l’absence de solution prédéfinie pourrait mettre fin à cette course poursuite absurde et insensée de l’architecture vers une raison présumée.

L’architecture doit redevenir fantastique, imprévisible, étonnante, drôle, sensible, imparfaite. Superstudio rêve d’une architecture ouverte, sans architecte, mais chargée de symbolisme.

The end of Architecture is only a dawn, which we know to be possible by now, with an enormous luminous mushroom.

La nostalgie de la Cité de la Destruction
Dans Le voyage du Pèlerin de John Bunyan, le héros Christian mène un pèlerinage de La Cité de la Destruction dans laquelle il est né vers la Cité Céleste. Dans la cité de la destruction, l’agnosticisme règne (l’idée selon laquelle l’Homme ne peut pas accéder à l’absolu et doit accepter son ignorance). L’existence y est conditionnée par l’expérience et n’a ni maître, ni Dieu, ni modèle académique. Christian, touché par l’évangile, découvre la moralité, la difficulté, l’humiliation, le délice. Après avoir surmonté symboliquement la mort en traversant les rivières de la mort, Christian arrive enfin à la Cité Céleste.
Comme dans un entonnoir, Christian tombe dans la Cité Céleste

Le travail de Superstudio plaide enfin pour une conscience politique renouvelée de la part des architectes qui doivent se soustraire de la gratification sociale qu’offre la construction de bâtiments impressionnants de technicité et de fonctionnalité, pour expérimenter de nouvelles voies d’expression : univers fantasques, inspirations biologiques, poésie.

Superstudio appelle les architectes à voir les bâtiments comme des lieux d’aventure, d’expérimentation (apprentissage, vénération, voyage) et de rencontre pour les individus qui les visitent. Cet appel a résonné chez de nombreux architectes qui ont reçu un enseignement moderne et se sont tournés dans les années 1970 vers des constructions post-modernistes (voir le parcours passionnant d’Arata Isozaki, prix Pritzker 2019 https://troisiemelieu.org/arata-isozaki-prix-pritzker-2019/ ).

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