Comment caractériser les tiers-lieux

Après les lieux du foyer et les lieux du travail viennent les tiers-lieux, ces espaces publics neutres où les individus se rassemblent spontanément et peuvent interagir librement. Véritables lieux de sociabilité, mais aussi de liberté, de créativité voire de revendications sociales, les tiers-lieux sont en proie à deux maux : la versatilité de leur sens et leur usage marketing.

Des espaces de sociabilité

Le sociologue américain Ray Oldenburg définit en 1982 la notion de tiers-lieu suite à son étude des conséquences sociales du développement des « automobile suburbs » américaines.

L'idéal pavillonnaire américain
Au début du XXe siècle aux Etats-Unis, d’immenses zones résidentielles sont construites en vue de résoudre le problème de surpeuplement urbain et de répondre aux désirs d’accession à la propriété de la nouvelle classe moyenne aisée. L’idée en vogue est de faire grandir ses enfants en dehors de la ville saturée. Dès 1926, à l’issue d’un conflit avec un promoteur immobilier, la Cour Suprême décide que seuls les bâtiments d’habitation ne pourront y être construits.
La banlieue tristement colorée
d’Edward aux mains d’argent (Tim Burton, 1990)

D’après Oldenburg, l’absence de cafés, parcs, bars, places, instituts de beauté, magasins, laveries automatiques est catastrophique pour la sociabilité des banlieusards américains. Ces tiers-lieux situés entre le travail et la maison permettent de tisser du lien social facilement et à peu de frais en plus de créer un autre rapport à l’espace que celui offert par le seul trajet en voiture d’une étendue pavillonnaire sans épicentre à la ville.

What suburbia cries for are the means for people to gather easily, inexpensively, regularly, and pleasurably — a ‘place on the corner,’ real life alternatives to television, easy escapes from the cabin fever of marriage and family life that do not necessitate getting into an automobile.

Ray Oldenburg, Celebrating the third Place, 2000
Jeux de dames au café Lamblin au Palais-Royal,
Louis Léopold Boilly (1761-1845)

D’après Oldenburg, les tiers-lieux facilitent les échanges de différentes façons. Par leur caractère à la fois neutre et vivant, les échanges sont informels, spontanés et les acteurs sont sur un pied d’égalité. De plus, en étant investis d’habitués, engager la conversation y est confortable et y prolonger son séjour est une perspective agréable. Enfin, les tiers-lieux sont de véritables homes away from homes, des lieux qui s’apparentent aux foyers par leur ancrage physique, leur chaleur humaine, la sincérité des échanges et le sentiment d’appartenance sociale qu’ils procurent.

Des espaces de liberté et de créativité

Puisqu’ils sont des espaces neutres qui favorisent les échanges spontanés et libres, les tiers-lieux sont d’après Oldenburg des refuges propices à l’émulation de groupe et à la créativité.

Parce Domine, Adolphe Willette, 1884
Adolphe Willette a co-fondé le célèbre cabaret « Le Chat Noir » à Montmartre, lieu de rencontre de chansonniers, poètes, peintres.

Aujourd’hui, la notion de tiers-lieux est de plus en plus utilisée pour désigner les espaces d’apprentissage et de fabrication gratuits. Leur principe est d’offrir aux occupants un accès gratuit à des outils, le plus souvent numériques, tout en les formant à leur usage.

Le «tiers-lieu» est un espace qui n’est ni réellement public, ni réellement privé et qui incarne physiquement et ancre territorialement des démarches initiées par des créateurs dans le domaine virtuel.

Genoud, Moeckli (2010)

En général, les outils et les productions intellectuelles de leurs usagers sont sous licence libre (liberté d’usage, d’étude, de modification et de redistribution des modifications), dans un souci de transfert de connaissances. Le prêt et la location des outils peuvent y être gratuits. L’objectif y est aussi de créer un patrimoine informationnel commun avec le rassemblement de ressources documentaires libres et la diffusion de médias alternatifs.

La structure la plus conforme à cette nouvelle définition des tiers-lieu est celle des hackerspaces. Ces « laboratoires ouverts » réunissent des pairs autour d’un intérêt commun (informatique, sciences, technologie, art…). Ces lieux leurs permettent de collaborer et de bâtir des projets communs, mais aussi de se divertir dans le cadre de soirées et d’événements ; on retrouve ici la qualité de sociabilisation des tiers-lieu.

Sur le site Reddit, /r/place est une page qui a permis de créer un tableau collaboratif réunissant plus d’un million de personnes, créé pixel par pixel avec concertation et revendications. Pourrait-on parler de troisième lieu virtuel ?

Ces dernières années, le levier de créativité, d’apprentissage et d’éducation qu’offrent les tiers-lieux est intégré dans les politiques de la ville elle-même au-travers de la construction de bibliothèques troisième lieu, qui sont aussi pensées comme une extension de l’offre de services culturels, au même titre que les musées. A cela s’ajoute la création de Fablabs, souvent intégrés aux bibliothèques ou aux universités.

Entre revendications sociales et usage marketing

La notion de tiers-lieux est floue tant ces derniers relèvent de réalités extrêmement diverses. Antoine Burret, dont la thèse a pour objectif de définir cette notion, en conclut la définition suivante :

Un tiers-lieu désigne une configuration sociale particulière où se produit une rencontre entre des entités individuées qui s’engagent intentionnellement à la conception d’une représentation commune.

Antoine burret, Etude de la configuration en tiers-lieu : la repolitisation par le service, 2017

Ici, les tiers-lieux sont une rencontre intentionnelle et engagée entre individus ; est tiers-lieu ce qui se proclame comme tel. La tension entre revendication sociale réelle et argument marketing se laisse déjà percevoir.

Plus important encore, la propriété la plus certaine des tiers-lieux est la conception d’une représentation commune : récit commun spontané ou levier marketing à l’usage des propriétaires du tiers-lieu ?

En réalité, la notion de tiers-lieux englobe divers « espaces hybrides » aux réalités très différentes, notamment du point de vue de l’impact sociétal et de l’usage marchand. Prima Terra en offre une cartographie en fonction de leur degré de conscience des bien communs, de leur impact sociétal, de leur objectif de marchandisation et de leur dimension entrepreneuriale.

D’un côté du spectre, la conscience d’être un tiers-lieu et les revendications sociales sont telles que l’organisation au sein du tiers-lieu est elle-même engagée. A titre d’exemple, les hackerspaces sont généralement régis par des conseils élus par les membres durant un mandat unique, dans un esprit démocratique.

A l’extrême opposé du spectre, vers l’objectif de marchandisation, la notion de tiers-lieu n’a de réalité que son usage marketing dans la communication d’un espace donné, étiqueté comme tiers-lieu par ses propriétaires ou ses dirigeants, à l’image de Starbucks.

Ce détournement marketing de la notion de tiers-lieux, parallèlement à l’affirmation spontanée d’espaces engagés, libres et créatifs, devrait nous mener à fuir l’étiquetage abusif « tiers-lieu », notion de plus en plus creuse à mesure qu’on la nomme.

Bibliographie
– Ray Oldenburg, The Great Good Place: Cafes, Coffee Shops, Community Centers, Beauty Parlors, General Stores, Bars, Hangouts, and How They Get You Through the Day (1986)
– Antoine Burret, Etude de la configuration en Tiers-Lieu : la repolitisation par le service (2017)

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